SON EXCELLENCE EUGENE ROUGON ( Emile Zola )
Il n’y a pas grand-chose de changé pour Emile Zola, au moment où commence la publication sous forme de feuilleton dans le journal de la sixième partie du cycle desRougon-Macquart : SON EXCELLENCE EUGENE ROUGON. Son statut est toujours proche de celui d’ecrivain finalement assez marginal, vivement chichement, subversif aux yeux du gouvernement d’alors, et aspirant à la gloire par la seule grâce de son talent et de sa droiture artistique. Pour le sixième volet, l’intention est de réaliser un « roman politique », de démonter les rouages du second Empire de l’intérieur, les jeux politiques, les alliances et les faveurs rendus aux amis, les courtisans et les trahisons. Eugène Rougon, qui n’est autre que le demi-frère du Saccard de « La curée » vient lui aussi de Plassans ( Aix en Provence ) , où il a connu la misère, avant de réussir à Paris, en s’acoquinant avec les arrivistes qui ont pris le pouvoir ( illégitimement ) en même temps que Napoléon III. Eugène est le profil parfait pour le poste de ministre de l’Intérieur, il est intransigeant, dur, aime l’ordre et exercer le pouvoir, sans ménagement. Il aime aussi avoir sa propre cour qui le rassure, des individus qu’il couvre de ses faveurs ( une place par ci, une dot par là…) et qui en contrepartie oeuvrent à son retour au gouvernement après une passagère chute en disgrâce, en début de roman. Son système est ce que Zola veutr absolument mettre en évidence : un réseau de connaissances, le pouvoir partagé, la fortune et les honneurs aussi, entre un groupe restreint de chacals sans compétences particulières ( encore que Rougon est dans ce roman peut être le plus déterminé et capable d’assumer son poste au ministère ) qui exploitent leurs situations pour vivre grassement. La politique comme viager, comme rente prolifique, en somme un roman toujours d’une actualité brûlante, à l’heure où les partis se déchirent pour élire de sombres petits chefs sans envergure, au point qu’une simple jupe et un sourire ultra brite peuvent suffire pour mener une campagne présidentielle.
Eugène sait résister au vice le plus typique : les femmes. A presque toutes, mais pas à Clorinde, la fille d’une noble piémontaise quelque peu déchue, qui a décidé de se servir des hommes dont elle fait tourner les têtes pour se hisser au plus niveau d’influence du pouvoir. Une putain de luxe, que Rougon tentera à plusieurs reprises de posséder, sans jamais y parvenir. Elle aurait accepté, mais en contrepartie elle voulait se faire épouser par le ministre, qui ne l’entendait pas ainsi. La vengeance des femmes peut être un plat à la saveur amère et Clorinde n’hésitera pas à participer au lynchage de son ancien soupirant quand le vent politique changera de bord. Et elle finira même dans le lit de l’Empereur en personne, rejoignant ainsi le titre envié de courtisane de l’Etat. « Il n'y a pas un mot de trop, écrit Flaubert à George Sand. C'est solide, et sans aucune blague. » Du reste ça l’est même trop pour beaucoup de monde : le roman est jugé austère, ce que Zola admet lui-même. Il s’agit d’une chronique presque journalistique, et d’ailleurs la figure de Rougon est taillé sur celle d’un ministre de l’époque, ce que les lecteurs d’alors pouvaient facilement comprendre, et appréciaient ainsi la fine analyse politique d’un pouvoir illégitime et corrompu jusqu’à l’os. L’accueil est des plus mitigés, et ce sixième roman est probablement le « worst seller » de la série, c'est-à-dire celui qui en terme de vente a connu le plus gros insuccès. Le triomphe est pour bientôt, mais pas encore pour cette fois ci. Pour une fois, Zola ne s’acharne pas sur ses différents personnages et garde une retenue en se laissant guidé par des faits, qui à eux seuls doivent suffire à condamner leurs auteurs. Aujourd’hui, les ministres changent de portefeuilles sur les ordres de chefs d’Etats bananiers africains, le sélectionneur d’une équipe nationale sportive décroche un portefeuille sans aucune raison et malgré ses déboires avec les casinos, des secrétaires d’états confondent argent public avec le mat de cocagne et se servent allégrement pour de somptueux voyages en jet privé. Le présidentissime lui-même orchestre ses vacances avec sa suite et épouse sa propre Clorinde, elle aussi piémontaise, vous l’aurez remarqué. Zola n’est pas Nostradamus, juste un grand, très grand auteur qui sait démonter les rouages d’une société comme nul autre depuis.
PS : C'est Gregory qui va être content. Enfin le suite des oeuvres de Zola!
Déjà publiés :
Tome 5 : La faute de l'abbé Mouret
Tome 4 : La conquête de Plassans
Tome 3 : Le ventre de Paris
Tome 2 : La curée
Tome 1 : La fortune des Rougon