LA SUBSTANCE DE NOS SOUVENIRS
Le problème avec tout ce que nous avons vécu, c’est que nous ne pouvons jamais être surs de l’avoir vécu. Tout du moins de la manière précise et absolue dont nous croyons nous souvenir. Tous ces fragments qui me reviennent à la mémoire, toutes ces paroles et tous ces actes, les ai-je dits ou effectués tout comme ils se sont finalement logés dans ma mémoire ? Où bien les ai-je reconstruits, embellis, adaptés, interprétés, finalement trahis ? Tous ces moments de gloire ou de honte intimes, ces petits succès ou ces relatifs échecs, les moments plaisants et les plus tristes, ceux de pure joie et de grande tristesse ? Comme ci, comme ça, mais en suis-je bien sur ? Et vous-même, avez-vous bien conscience que tout ce que vous tenez pour certain sur votre passé, dans l’esprit et la mémoire d’autrui, peut avoir une signification totalement différente ? Nous censurons, déformons, retouchons à notre guise, comme si notre inconscience, qui est en fait pleinement consciente de nos limites et de nos besoins, s’efforçait d’opérer une sélection correspondant à nos aspirations du moment, où à nos craintes et à nos peurs, dans le cas des névrosés. En réalité plus on tente de se souvenir, plus on tente de mettre de clarté sur notre propre passé, plus on oublie vraiment de détails véridiques et forcément révélateurs, pour rejouer une scène plus personnel et trompeuse, un remake subjectif dont nous sommes ( mais pas toujours, c’est un drame ) le héros. Je ne connais rien de plus attirant et repoussant, en même temps, que l’idée de revenir en arrière, de revivre le vécu. Même en pensée, alors en actes, vous pouvez imaginez…
Je suis contre l’invention de la machine à remonter le temps. Par conviction, même si ça me tente…