La mort dans l'art (1)
MARDI 7 JUIN 2005 14H30
Je devrais déjà avoir commencé, voire achevé, mon premier roman depuis bien longtemps.
Pourtant, au moment où jécris ces quelques lignes, seule une série débauches me rappelle mon intention première, des amorces éparses perdues au fil des pages de mon carnet Moleskine. Ce ne sont pas les idées qui me manquent, ni même linspiration ou le courage, je nai pas non plus de problème de temps, je me suis mis en congé maladie, ces derniers jours
Non, il ne me manque rien, ou plutôt, jai un dangereux surplus qui mempêche décrire, qui étouffe dans luf toute velléité littéraire : cest un excédent de lucidité.
Ecrire ce premier roman, ce serait dabord un acte dépourvu de la moindre modestie ; cela voudrait dire : mes pensées sont tellement importantes, tellement édifiantes, que le monde entier doit avoir une ultime chance den connaître la profondeur. Mais aussi et surtout, ce voudrait dire que jenvisage sérieusement de trouver un public dans la masse obscure et grouillante de lhumanité qui mentoure, et que parmi ces anonymes pathétiques, il y ait suffisamment de personnes aptes à me lire vraiment, à partager mes épanchements. Là, aucun de mes doutes ne résistent à la cruelle certitude que je me leurre. Jai comme le triste sentiment de participer aux funérailles de lart sous toutes ses formes, que lon inhume avec le soulagement habituel procuré par un grand malade qui séteint après de longues et indicibles souffrances.
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Aujourdhui, que peut vraiment valoir un livre, un roman, un essai ? Quel destin cruel attend ma production, autre que de finir en piège pour la poussière, sur les rayons encombrés dune quelconque bibliothèque de quartier ? De toutes façons, tout le monde écrit, de os jours. Je ne compte plus les ouvrages de pseudo artistes, présentés dans des émissions de seconde partie de soirée, à la télé, où des écrivaillons mondains viennent faire le pitre en Gucci pour promouvoir linanité de leur labeur. La graphomanie est une des pires plaies de notre société. Vous avez subi un viol dans votre jeunesse, vous avez côtoyé un grand de ce monde, vous avez des tendances suicidaires, vous aimez les fruits de mer mais pas la morue : faites en un livre, racontez tout de votre existence, le pourquoi et le comment, creusez au plus profond du détail et de lanecdote, pour en extraire la substantifique moelle de la vanité et de linutilité. Faut il avoir un si grand besoin de reconnaissance, et une si petite estime de soi, pour éprouver le besoin morbide de confier à tout ces inconnus ses plus intimes secrets ?
Chaque jour des milliers darbre sont abattus pour entretenir un marché moribond, qui en se développant tel un cancer, une horrible maladie atrophique, est actuellement devenu une pathétique parodie de ce quil fut.
( à suivre... )