Larmes de lune
SAMEDI 5 MARS 2005 14H25
Je poursuis donc le "démégagement" de mon ancien site, et des oeuvres en ligne. Voici cette fois une nouvelle intitulée "Larmes de lune", écrite pratiquement d'un seul jet, un samedi soir, si ma mémoire ne me trompe pas. C'est une nouvelle assez caractéristique de ma production "ancienne", l'action est limité à sa plus simple expression, et le déroulement de la narration est essentiellement axé sur une analyse psychologique et sensoriel d'un seul et unique personnage. Cette nouvelle a été clairement inspirée par une chanson de U2, "Mysterious ways" et plus particulièrement par une simple phrase que j'ai extraite et reproposé en fin de page. Elle avait été bien accueillie à Ostia, et j'avais beaucoup aimé la définition de "poéme en prose" que Filomena en avait donné. Je vous la repropose aujourd'hui, en souhaitant qu'elle puisse plaire à certains d'entre vous. Le cas échéant, je n'enperdrai de toute façons pas le sommeil...
LARMES DE LUNE
La pénombre est omniprésente.
Elle est partout autour de toi et tenserre, quasi tangible au point que tu pourrais la toucher et en sentir la singulière inconsistance sil te venait à lesprit de tendre le bras vers le ciel, la paume ouverte, et que tu refermais délicatement le poing pour emprisonner le globe de lumière froide dans la chaleur de ta main. La lune tillumine, te darde de sa lumière blafarde et privée de conviction mais elle cisèle toutefois les contours de ta silhouette dégingandée et démesurée sur la pavé usé du trottoir. A ce curieux jeu de dombres chinoises, elle modèle ta personne et la transforme en pantin déther, en serpent glissant dans le néant.
La lune se joue malicieusement de tes formes quelle redessine négligemment. Son pale éclat, presque maladif ne saurait en vérité téblouir, tu peux donc la dévisager impunément, les yeux dans les yeux, sans avoir à redouter quelle ne taveugle. Cest presque comme si elle soffrait à toi, sans fard ni paillettes, nimbée de son innocence mise à nu; suffisante pour témoigner de ses bonnes intentions et téclairer sur sa bienveillance.
Ce soir la lune te guide, elle te porte conseil, elle séchine à illuminer le moindre recoin de la ville comme pour tindiquer le chemin et pour sassurer que tu ne chancelleras pas, que ton pied fébrile ne vienne à heurter une pierre. Elle se veut ta conseillère, te baigne dans sa confidence.
Il est vrai que tu es sortie après tellement de jours que tu ne peux plus vraiment dire combien de temps tu es restée prostrée et isolée dans le cocon de ta chambre, tes yeux gonflés vomissant leurs flots de larmes sans répit; plongée dans lapathie la plus effrayante, un abandon, une résignation juste interrompue par le besoin naturel de manger et de dormir. Et puis rapidement tu tes sentie dhumeur anorexique, et une fois affranchie de toute nourriture, dormir est devenue lunique alternative possible à ton désespoir; pour toublier et laisser juste assez de temps à tes larmes pour sécher aux coins de tes yeux, qui laissent derrière elles de fines nervures irradiant vers tes paupières délicates. Un sommeil lourd ou le rêve est aussi absent ta solitude est pesante dès linstant du réveil. Alors il bien compréhensible que ce soir, tandis que tu marches lentement en longeant le trottoir illuminé par cette imposante boule jaunâtre, tu es besoin dun peu de temps pour réaliser que ton exil volontaire touche à son terme, que te terrer, te fuir nest plus une solution, que cela ne test plus même permis.
Tu nas pas encore retrouvé la totalité de tes forces, bien naturellement, et tu vacilles hésitante par moments; il me semble que tu es sur le point de tomber, tu crois percevoir le sol qui se dérobe au fur et à mesure de tes pas: Tu te vois de nouveau glisser vers le néant, mais chose encourageante, à chaque malaise tu relèves fièrement la tête, les yeux grands ouverts, et quand tu la regardes elle est belle et bien la et te rassure; tu sens à son expression quelle ne te permettrait pas de faire marche arrière maintenant, quelle est venue te chercher, te prendre par la main sil le faut. Elle te laisse tenivrer du parfum doux-amer de la ville endormie et des jardins baignés par la rosée, mais aussi de cet arôme si délicat dont tu ne parviens plus à te rappeler lorigine jusquà ce quune grosse goutte tiède vienne sécraser sur ton front, bientôt imitée par dautres, puis dautres encore, par milliers sur tes cheveux, sur tes mains, ton dos, tes lèvres. Cette odeur si particulière, lodeur de la pluie, lodeur de laverse et de la terre soudainement arrosée et toute fumante, de la nature se réveillant toute entière surprise par londée, embaume désormais ton avancée. Tes cheveux dabord humides puis vite détrempés forment une seule et même longue mèche brune qui retombe mollement sur tes omoplates saillantes sous le fin tissu qui te drape.
Paradoxalement, la pluie te rend progressivement le sourire, ce sourire qui ne fréquentait plus tes traits depuis si longtemps. Tu conserves un il rivé sur la lune, et lautre fermé parce quune grosse goutte malicieuse vient dy trouver refuge, et tu écoutes le clapotis de leau frappant le bitume et se déversant sur les potagers des maisons environnantes. A un certain moment tu observes la myriade de petites mares qui prennent formes et croissent rapidement, et se conjuguent en de multiples ruisseaux sauvages qui se lancent à lassaut des langues de béton muettes. Tu ne comprends bien sur pas tout et tu ne peux pas entendre tous les sons dans leur infinie variété, mais toute la partie audible de cette symphonie aquatique suffit à apaiser langoissante détresse qui brûle au fond de toi, et limpact de londée parvient enfin à réduire ce brasier à létat de cendres agonisantes, que le vent chasse aussitôt dun revers glacial et hautain.
Chaque goutte qui vient mourir sur ton visage émerveillé agit comme un sérum, un élixir de jouvence divin, tu sens toutes les blessures de ton ame se cicatriser, se cautériser sous laction de la pluie douce et fraîche à la fois. La légère brise qui murmure timidement à tes épaules te donne des ailes et tu déplies les bras, si fière comme si ce soir tu pouvais télever pour aller tutoyer un instant ces gros nuages fantomatiques se vidant de leur substance pour tabsoudre et te laver de tes pêchés. Tu reçois cet étrange baptême avec un frisson inédit qui courre sur ton peau délavée. Tu tressailles en réalisant que tu pourrais presque les toucher, monter encore un peu plus haut même, et les dépasser, continuer, filer tout droit pour aller effleurer lastre que lon dit mort désormais mais qui ce soir te sourit dune façon si confidentielle et rayonnante que tu voudrais ty poser subrepticement et ty endormir confiante.
Elever une prière na jamais constitué pour toi un rituel familier, bien que comme beaucoup tu ais toujours ressenti au fond de toi que lon veillait sur ta personne; peut-être pas suffisamment à ton goût ces temps derniers, lorsque tout sest effondré et que la solitude tas enveloppé de sa gangue visqueuse. Tu es tombée à genoux écrasée sous le poids de ta culpabilité, mais cette nuit, si tu tagenouilles les yeux humides, dans lesquels se mêlent larmes et pluie, cest dans un élan spontané qui te pousse à remercier, à rendre grâce à qui veut bien recueillir tes pensées.
La vague émotionnelle qui te transporte éloigne de toi tes démons déconfis, et tu ressens ce subtil changement, cette douce sensation qui fourmille dans ton esprit. Tu sens la chrysalide se fendre lentement mais inexorablement, et délicatement tu de froisses tes ailes que tu extrais du cocon vide, lune après lautre, et plus tu gagnes en confiance plus la métamorphose saccomplit.
Derrière toi la fenêtre dune grande verrière te sert de miroir mais elle ne renvoie plus cette image frêle et fluette que tu détestes tant, désormais elle offre à ton regard stupéfait limage dune femme mure et décidée, nymphe luminescente à la peau de velours et aux cheveux de soie, cette même créature que tu as si longtemps rêver dêtre sans oser y croire vraiment.
Peu timporte le prix à payer pour une telle évolution, la candeur et linnocence de lenfance que tu laisse derrière toi, déjà oubliées, cette carapace exsangue ne tappartient plus, tu sens le nouveau monde qui tattend et tu as hâte de lembrasser.
Pendant ce temps, la lune juchée tout la haut nen finit plus de resplendir avec majesté, maintenant que laverse passagère sest apaisée et que le silence ouaté est retombé sur la ville qui somnole. Comme il te plait ce fantôme ectoplasmique qui modèle tes formes pleines au gré de ses reflets capricieux, et qui étire ton ombre avec nonchalance. Cette ombre elle-même est différente, elle nest plus aussi floue quauparavant, ses contours nont plus cette apparence imprécise et disgracieuse à laquelle sest substituée une silhouette voluptueuse.
Tandis que tu poursuis ta route, tu finis enfin par déboucher dans une rue étroite, mal éclairée: te voici revenue à ton point de départ. Tout la bas il y a ta fenêtre entrouverte sur ta chambre illuminée, ornée de ce rideau de soie qui flotte allégrement sous laube paresseuse. Tu regardes la lune et tu souhaites que sa plénitude discrète pénètre aussi dans ton logement, ou danse la flamme chancelante de la bougie taquinée par la brise légère.
Tu tavances la tête haute, renversée, transportée de bonheur, pendant que le vent cajoleur caresse ton cou de porcelaine de son toucher délicat. Un sentiment inconnu jusqualors sempare de toi, une envie de vivre, un transport nouveau et merveilleux.
Dans la plus grande discrétion, à pas feutrés, laube se lève paresseusement.
Immergée dans ta sérénité céleste, tu ignores le reste du monde et ses mesquines préoccupations. Et cest peut-être pour cela que tu ne vois pas surgir à langle de la rue cette folle tornade rouge rugissante, qui fond sur toi avant même que tu ne puisses esquisser le moindre geste. Tu as toutefois le temps dentendre un crissement de pneus déchirant, le choc sourd de la chair heurtée par le métal.
Et le vacarme cesse aussi soudainement quil est survenu. Tu sens de minces filets suaves et tièdes courir le long de tes tempes, tandis que la lune inonde de sa lueur blafarde ton corps désarticulé baignant dans un lac vermillon. Puis tu tendors dun sommeil souverain.
" Jonnhy takes a walk with your sister in the moon... " U2, Mysterious ways