Trajectoire
21 FEVRIER 2005 17H
Je suis de retour de vacances, à nouveau à Calais, cette petite ville si charmante dont l'existence même renverse mes certitudes sur la pertinence du genre humain. Enfin... en attendant les mutations, et l'espoir de sortir de ce trou abject, je vous reproposerai certaines vieilles nouvelles de mon cru, en commençant par celle dédièe à Filomena, qui m'a beaucoup inspirée pour les lignes suivantes. Bonne lecture et à une prochaine fois sur le net...
LA TRAJECTOIRE
1.
Nous sommes à Rome par une après-midi de début novembre. Le soleil décline lentement et senfonce moelleusement dans les eaux miroitantes du Tibre, les ombres se confondent sur la Place du Capitole. Tout la haut, immobile sur la dernière marche de la monumentale « cordonata », il y a Francesca enveloppée dans sa longue veste noire. Son regard circulaire, presque scrutateur pourrait nous induire en erreur ; est-elle fascinée par le charme néoclassique des Dioscures, rêve telle de lhabile audace de Michel-Ange dessinant son génie à travers la capitale ou se reprend-elle simplement avec difficulté de la longue ascension ? Chacune de ces explications prises indépendamment lune de lautre pourrait en elle seule contenir une part de vérité. Mais ce serait sarrêter aux apparences, ne pas savoir prendre en compte les larmes transparentes qui commencent à rouler tristement sur ses joues. Francesca pleure, et Michel-Ange, Charles-Quint ou Paul III pourraient bien ressusciter et séteindre à nouveau sous ses yeux, cela naurait pour elle encore moins que pour nous dimportance. Lhistoire sefface pudiquement derrière les pleurs dune femme, honteuse dans sa futilité présente.
2.
Pour Francesca lexistence nest supportable que lorsquelle est nimbée de son corollaire de possibilités. Elle se rappelle avoir ainsi éprouvé à sa sortie du lycée une réelle ivresse, livresse induite par la prise possible de décision, libre de toute entrave, perdue dans le foisonnement aberrant des choix à disposition. La faculté de lettres lui tendait les bras tout comme lentreprise immobilière de son oncle maternel, toujours en mal de personnel féminin compétent. Ce fut finalement une formation en alternance dans une grande compagnie aérienne italienne qui finit par la séduire : flattée par luniforme céleste dessinant ses formes épanouies, elle eut dès lors tout le loisir dopérer les choix successifs, de sadonner aux délices de la sélection non sans hésitations parmi le cercle nourri de ses soupirants. Elle continuait jour après jour à mûrir tout en conservant la fraîcheur insouciante de sa jeunesse candide. Francesca papillonna jusquà ses vingt-cinq ans, âge auquel elle opta pour les fiançailles avec un jeune avocat calabrais, suivi assez rapidement dun mariage fastueux. La naissance de son premier enfant lui procura une intense satisfaction : elle se félicita de la justesse de ses choix, se flatta davoir su prendre les bonnes décisions aux bons moments et davoir dépasser les instants dégarements, et accueillit le nouveau-né comme une récompense du destin qui lui était échue de droit. A la naissance du second enfant un second petit garçon sa vie lui sembla un conte de fée, un hymne chatoyant à lamour familial, comme lon nen voit que sur grand écran.
Mais toutes les opportunités écartées ont cette fâcheuse tendance à se comporter comme de vulgaires amants éconduits, et de ce fait par trop vindicatifs. Francesca en prit brutalement conscience à trente-trois ans lorsque son mariage commença à perdre de sa poésie initiale, miné par un quotidien prosaïque et une routine envahissante. Deux ans plus tard elle découvrit que son mari avait depuis quelques mois une liaison avec une jeune secrétaire de létude et pour tromper sa détresse elle se décida aussitôt à reprendre son travail, abandonné peu avant la première maternité. Lamour entre les deux conjoints avait fini par fondre comme cire au soleil et lheure était venue de combler ce nouveau vide affectif par une activité rassurante. En fait Francesca pensait avoir vécu son passage dépouse passionnée au statut de mère au foyer comme une simple et brève parenthèse mais son entourage lentendait à l évidence de toute autre manière. A sa grande indignation elle dut se rendre à lévidence : il ny avait plus de place pour elle dans la grande et belle compagnie aérienne. Ses anciennes relations occupaient désormais de nouveaux postes et ne pouvaient donc plus laider, la conjoncture économique nétait plus aussi favorable comme par le passé, il ne semblait absolument plus avoir despoir pour elle au sein de laéroport. De surcroît, cédant un matin à un de ces accès de nostalgie dont elle était maintenant souvent victime, Francesca se rendit compte, en essayant lun de ces vieux tailleurs célestes qui autrefois modelaient si bien ses formes avenantes lors des volts trans-nationaux quelle avait pris du poids. La peau, tout autour des hanches, sur labdomen et même sur les fesses se présentait relâchée, voir par endroits chiffonnée. Les deux grossesses rapprochées avaient eu raison de sa ligne, malgré sa vieille obsession de maintenir une silhouette irréprochable. Francesca avait vieillit.
Bien entendu il y avait là une certaine part dexagération car à dire la vérité, Francesca était encore à trente-huit ans une femme désirable susceptible de plaire au plus grand nombre des hommes quelle avait la possibilité de fréquenter, et avec en plus lexpérience comme héritage de lâge elle pouvait aussi être une amante précieuse. Mais il est des révélations qui sont si cruelles et si inattendues quelles peuvent ôter à quiconque tout pouvoir de discernement : ainsi se crût-elle devenue vieille, devenue laide, devenue folle.
3.
Finalement, lindifférence et linfidélité de son mari la portèrent dans les bras dun de ses anciens soupirants, devenu entre temps agent immobilier. Il sétaient retrouvés par le plus grand des hasards dans une rame du métro, et sans même savoir comment elle sétait laissé emporter dans son petit logement sur le « Viale Trastevere ». Plus que de passion ou tout simplement de désir charnel, cétait en soi un acte de rébellion quelle voulait accomplir, tout en se rassurant sur se féminité mise en péril, cest à dire sur lutilité de son corps en tant quentité physique source et dispensateur de plaisirs, tel quelle ne lécoutait et ne le chérissait plus depuis longtemps.
Mais quand elle sentit le membre de son partenaire saffairer en elle avec une vigueur croissante et que devant son regard effarouché se mirent à danser en cadence les visages accusateurs et indignés de ses deux enfants, Francesca eut un brusque accès de nausée. Simulant le plaisir pour hâter laccomplissement du coït laborieux elle se défit rapidement de son amant pour prendre la fuite sans daigner donner une explication plausible à lhomme déconfit, et ne le revit jamais plus, si ce nest fortuitement au détour dune ruelle. Cest son existence tout entière quelle sentait remis en cause par cet échec : limpossibilité de quitter une trajectoire ne la menant nul part où elle désirait aller vraiment
Elle nentrevit alors durant des mois quune seule et unique alternative à cette affreuse constriction, une nouvelle fuite radicale : le suicide.
Car le suicide peut être une voie alternative, un moyen astucieux de bifurquer et de quitter lautoroute encombrée par la monotonie de lexistence et pour senfuir par des chemins de traverse où lon se perd à jamais, où lidentité se dissout dans le néant de lespace et du temps. Le suicide dans le cas de Francesca cest dire : « Je ladmets, je suis vaincue, mes rêves et mes espoirs ne se réaliseront jamais plus. Mais jai encore et toujours le moyen de quitter la scène, de me départir de ce qui ma été octroyé sans que je nen fasse la demande, quand et comme je le désire. »
Le suicide, cest dire surtout : « Lexistence, celle de tout un chacun, la votre, la mienne, ne me satisfait plus », mais la plupart dentre nous nenvisage jamais sérieusement le passage à lacte, transformant en une abstraction romantique un geste irrévocable et dépourvu de toute poésie. Car il ne saurait exister de poésie du suicide, de lyrisation du désespoir ultime, tout juste peut-on parler de la résistance farouche de lego et de lamour de soi, qui animait les faits et gestes décrivains aussi essentiels que futilement capricieux comme Ugo Foscolo par exemple, à la glorieuse époque où les mots et les vers pouvaient encore couver en leur sein les prémices dune possible révélation. (Ah ! Foscolo, quel besoin de chanter si fort lAmour, la Mort et la Patrie si ce nest en somme que pour masquer ton immature aspiration à la gloire éternelle.)
Francesca voulait-elle se suicider car ne se sentant plus solidaire avec la farce grotesque de son quotidien, elle voulait se dé solidariser complètement du genre humain, seffacer bien vite de peur que lon ne lefface. Lidée de la mort encore que Francesca, insisterais-je, trouvait le terme effacement beaucoup plus lyrique et apaisant ne fut chez elle que la seconde étape de la manifestation de son sentiment de rébellion. Comme nombre dindividus suicidaires elle se délectait non pas de la perspective de clore les yeux sur un monde devenu subitement ennemi, et de trouver la paix abstraite et complète mais elle se réjouissait à la pensée que peut-être sa disparition affligerait son entourage, raviverait pour une ultime fois lintérêt des autres pour son pauvre « soi » oublié. Mais cette utopie ne résista pas à la réflexion. Il eut été fort probable que son mari ait éprouvé sur le moment une douleur notable ( et un peu de remords, espérait-elle surtout ) et cela même si damour entre eux, à ce point de leur union, il ne subsistait guère plus des traces conventionnelles que laissent lhabitude et la promiscuité du quotidien. Elle voulait lui ouvrir toutes grandes les portes des affres de la solitude, en guise dultime revanche, mais elle savait pertinemment quil trouverait sans même la chercher une épaule consolatrice sur laquelle les larmes se tariraient bien vite, et sa future rivale doutre tombe lui semblait si méprisable et abjecte, si opportuniste, si outrageusement vivante que sa propre mort lui apparaissait comme dérisoire et superflue, vidée de tout son pathos émotionnel, une ineptie fatale.
Et il y avait également ses enfants. Pensez-vous que leur innocence supposée pouvait être un de ces vecteurs qui la maintenait dans la voie de la raison ? Non, bien au contraire, cétait lassurance purement égoïste, cette horrible certitude que leur bas âge ne leur permettrait pas de comprendre et de ressentir à sa juste dimension le sacrifice sublime de la mère qui sefface au zénith de son existence, chassée par linjuste destin devant lequel elle sincline, héroïque, qui la rongeait. Ils lauraient oubliée tout naturellement, son visage même se serait évanoui de leurs consciences enfantines. Quand vous souffrez et que cette souffrance, loin de faire de vous un martyre ou un objet de compassion, vous définit comme un paria silencieux et ignoré, quelle solution vous reste til pour faire resplendir aux yeux du monde laveuglante cruauté de votre destinée ? Francesca chercha de longues semaines la réponse à cette interrogation, à en perdre le sommeil, et lorsquelle comprit enfin le coté chimérique de sa quête égoïste elle cessa définitivement de sintéresser aux autres.
4 .
En fin de trajectoire tout objet doit composer avec plusieurs facteurs comme sa masse, linclinaison de ladite trajectoire et sa vitesse par exemple. Le quotidien est une longue descente que lon aborde dans la prime jeunesse avec le sentiment débriété passagère que procure la jeunesse, puis la vélocité diminue lentement, et sans que nous nous en rendions véritablement compte, nous nous retrouvons presque à larrêt, et cest alors que nos angoisses sexpriment, à la vue de lultime partie de notre trajectoire en pente continue, sans la force dinertie de linsouciance pour nous faire avancer.
Francesca sest-elle résignée comme tant dautres à accepter de vivre avec la certitude absolue que limmobilisme le plus total sera son dernier compagnon ?
Pas encore, pas vraiment. Francesca a certes du accepter de revoir ses exigences et de remiser ses rêves au plus profond de ses souvenirs, mais elle a trouvé de petites compensations qui rythment la routine de son quotidien. Aujourdhui, à presque quarante-six ans, elle fréquente assidûment les brocantes et les marchés doccasion, pour assouvir son goût des vieux meubles et des vieux ouvrages. Plusieurs fois par semaine elle assiste ses enfants aux cours de violon et de peinture que lon donne au centre municipal dactivités indépendantes. Elle aime de préparer de délicieuses infusions à la vanille dont le parfum embaume le salon, à la tombée de la nuit. Sa vie de couple, curieusement, a été sauvé par la monotonie : lorsquelle sent parfois, toujours de façon fugace et rituelle, les mains de son mari saventurer sur son corps, elle ferme les yeux et sabandonne, et presque immanquablement ses pensées vont vers sa fille qui depuis quelques semaines rentre tard le soir et fréquente un jeune garçon de café la via Veneto. Et tandis quelle perçoit le souffle de plus en plus court de lhomme penché sur sa chair, elle se souvient soudain quelle a oublié dacheter une blouse neuve pour le cours de peinture, et se demande quelle peut-être la teinte dun coucher de soleil sur le Gianicolo voisin, lorsque lhiver frappe doucement aux portes de lautomne et que le teint orangé de Rome tourne au bistre.
Amiens, Janvier 2003