Journal des culturés

Mercredi 20 août 2008 3 20 08 2008 00:00

Un roman simple et à la portée de tous, mais qui reste intelligent et bien construit, avec en plus une belle touche de poésie pas désuète du tout? (Re)lisez donc le hongrois Molnar avant la rentrée, ses "Gars de la rue Paul" restent un petit bijou dans le genre.

Dans les rues de Budapest, la bande des gars de la rue Paul, avec à sa tête Jean Boka, est victime d’une « razzia » de la part de deux membres de la bande rivale, les Chemises Rouges. Grands et costauds, ils leur ont racketté leurs billes sans aucun scrupule. Leur chef, Féri Ats, pousse la provocation jusqu'à aller leur voler leur drapeau sur leur propre terrain de jeu. La guerre est définitivement déclarée entre les deux bandes lorsque les Chemises Rouges affichent leur ambition de s’emparer du terrain vague des gars de la rue Paul. Les deux chefs planifient leurs batailles et élaborent des tactiques subtiles pour ressortir victorieux de cette guerre sans merci. Les trahisons et les complots s’enchaînent et entraînent le lecteur dans cet univers d’un autre temps, où les codes d’honneur et de la morale régissent les comportements de ces adolescents du Budapest populaire d’il y a un siècle. Ce roman passionnera les jeunes garçons et adolescents par son histoire et son rythme. Les parents quant à eux seront heureux de découvrir le style unique de l’auteur, riche et simple à la fois.

Le roman pouvant aussi se lire comme une belle métaphore d'un monde adulte où tout se vit diablement au sérieux. Les guerres naissent parfois pour moins que le sac de billes de ce livre, et les adultes n'ont pas même l'excuse de ne pas savoir; de leurs "erreurs de jeunese" pour justifier la folie où les mènent leurs idéologies, du nazisme au communisme stalinisme. Et c'est finalement Nemecsek, le jeune héros du roman, aux allures christiques, qui viendre rappeler que le concept d'héroïsme est souvent et simplement le seul fait de rester debout et fidèle à ses principes, même quand il est plus simple et moins éprouvant de se coucher et de fermer les yeux. Une saine et belle lecture, en somme, et pour tous.


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Jeudi 7 août 2008 4 07 08 2008 00:00

Le temps guérit les blessures, et Zola peut enfin, en 1883, s’atteler à son nouveau roman décrit comme une « pause bucolique » dans son grand œuvre social des Rougon-Macquart. Le livre est publié la même année que « A rebours » de Huysmans, en pleine période décadente, et suite à une série de décès qui ont bouleversé l’auteur : inutile de dire que le ton sera empreint de pessimisme, que la mort sera présente et l’espoir bien mince ( incipit de La Joie de Vivre : Comme six heures sonnaient au coucou de la salle à manger, Chanteau perdit tout espoir ). Pourtant Zola va créer un personnage féminin, Pauline, modèle de constance, de femme capable de trouver la beauté, le coté aimable des choses, même dans les pires tragédies. En cela il s’agit là de proposer la figure de Denise, la vendeuse du Bonheur des dames, de façon plus aboutie et crédible. Eprouvée par les aléas de l’existence et du destin, elle fait face à un foyer en pleine perdition : entre Chanteau son père adoptif, malade profond et toujours en train de « gueuler » comme le dit l’auteur, une mère adoptive jalouse qui la ruine peu à peu, et Lazare, dont elle va s’éprendre à l’adolescence, et qui la condamnera à une vie misérable et de dédiction vaine aux autres.

L’action de la Joie de Vivre se situe en Normandie, dans une petite ville portuaire appelée Bonneville. L’héroïne en est Pauline Quenu, fille de Lisa Macquart et du charcutier Quenu (voir Le Ventre de Paris), orpheline à l’âge de dix ans et confiée à des cousins appelés les Chanteau. Héritière d’une fortune assez considérable, Pauline se laisse peu à peu dépouiller d’une grande partie de ses biens par madame Chanteau et son fils Lazare, sans pour autant perdre son amour pour eux, conservant jusqu’au bout la joie de vivre qui a donné son titre à l’ouvrage. Une certaine forme d’innocence qui vient continuellement se heurter aux réalités de la vie, au caractère égoïste et tristement humain de sa famille adoptive.

Tout devrait pourtant la conduire au pessimisme : elle aide les pauvres, qui la remercient en la volant ; elle déborde d’affection pour sa tutrice, qui lui dérobe pourtant une partie de son héritage et se met à la haïr ; amoureuse de Lazare, le fils des Chanteau, elle l’aide à mettre sur pied des projets chimériques, mais voyant que celui-ci lui préfère Louise, son amie et rivale, elle brise ses fiançailles avec Lazare et le pousse à épouser Louise. Elle garde pourtant confiance au milieu des épreuves et accepte même d’élever Paul Chanteau, fils de Louise et de Lazare, pour qui elle dépensera ses derniers deniers. Ce roman psychologique pousse la logique christique jusqu’au bout, l’esprit de sacrifice d’une jeune femme que tout pourtant devrait amener à la révolte, et à l’amertume. Des scènes d’anthologie parsèment cette réussite incontestable, comme celle de l’accouchement de Louise, la rivale de Pauline, qui s’effectue dans un bain de sang et vous tient en haleine un chapitre durant. Un roman qui va réussir à gagner les faveurs d’une bonne partie de la critique, et recevra un accueil assez favorable, confortant ainsi une bonne partie de la bien pensance dans l’idée que Zola s’est assagi, et que le pire est désormais passé. Une immense, colossale erreur, et cela alors que se profile à l’horizon de véritables brûlots, des romans socialement inacceptables pour l’époque, dont nous reparlerons très prochainement.




Les autres romans sont ici :

Au bonheur des dames

Pot bouille

Nana

Une page d'amour

L'assomoir

Son excellence Eugène Rougon

La faute de l'abbé Mouret

La conquête de Plassans

Le ventre de Paris

La curée

La fortune des Rougon

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Vendredi 11 juillet 2008 5 11 07 2008 00:00

Si la vie d’Emile Zola est devenue bien plus aisée que par le passé, sa vision et sa crainte de la mort est de plus en plus forte : il perd sa mère et le deuil est long à faire, il perd Flaubert, un de ses plus sus soutiens dans le monde de la littérature… Dans ces conditions, impossible de s’attaquer à ce roman « pause bucolique » qu’il a en tête depuis deux ans et qui devait suivre « Nana ». Zola devrait livrer trop de lui-même, notamment tout un chapitre où le personnage principal perd justement sa mère. Impossible car encore trop présente, cette blessure intime. Alors fort logiquement Emile propose une suite ( phénomène nouveau dans son œuvre ) au roman précédent. Nous avions laissé Octave Mouret et le monde peu ragoutant des bourgeois parisiens, nous retrouvons notre homme à la tête de grands magasins en pleine expansion, d’un bazar géant qui s’apprête à dévorer tous les petits commerces du quartier pour devenir une implacable machine moderne à faire de l’argent et qui pousse à la consommation. Etienne est veuf mais il a su s’élever grâce à la défunte, et il saura à merveille faire fructifier son patrimoine. Mais attention à l’amour qui est toujours là quand on s’y attend le moins…

 

Denise Baudu, accompagnée de ses deux frères, arrive à Paris, dans l’espoir de trouver un travail chez leur oncle, propriétaire d’un petit commerce. Cependant, la boutique de l’oncle Baudu, comme toutes les autres du quartier, ne se portent pas bien et doivent fermer leurs portes les unes après les autres, en raison de l’installation dans le voisinage, d’un grand magasin, un temple du commerce moderne, Au Bonheur des Dames ( de là le titre du roman ). Denise se voit dans l’obligation de prendre une place de vendeuse au Bonheur, où elle passe les heures les plus pénibles de sa vie. Le travail est difficile, ingrat, et ses appointements ne suffisent guère à subvenir aux besoins de la petite famille qu’elle entretient. C’est sans compter les malveillances, les jalousies et les commérages des autres employés du Bonheur. Le directeur de cet établissement aux allures de grande industrie, Octave Mouret, est un jeune homme volage, ambitieux, intriguant et manipulateur. Cependant, malgré son tempérament intraitable et calculateur, Mouret se prend subitement d’affection pour Denise, affection qui grandit involontairement, d’une façon incontrôlable, tandis que la jeune fille, brebis vertueuse dans cet univers sans mercis, voit venir avec douleur la déchéance de toutes les maisons du quartier, écrasées par le succès du Bonheur, broyées sans pitié par les engrenages de sa croissance sans limites.

 

Zola ne fait pas, pour une fois, dans la dénonciation sociale, il se contente de présenter un fait que lui-même perçoit comme inéluctable, sans porter de jugements de valeur trop encombrants. Les grands magasins sont en passe de devenir incontournables, et il documente cette métamorphose du marché, avec une touche de complaisance. Le personnage de Denise semble être l’incarnation même de la vertu : impossible de la corrompre, jamais résignée ou abattue, elle insuffle un fort élan de vie dans le roman, au point d’en sembler franchement artificielle. Disons la vérité de suite : ce n’est pas le meilleur roman de la série, et il souffre parfois d’un lyrisme suranné dans certaines descriptions du magasin, qui ne sont pas sans évoquer les fromages du « Ventre de Paris », par exemple. En plus, ( attention spoiler –MDR lol - ) nous assistons à une fin heureuse, un dénouement que la critique bien pensante saluera bien bas, comme le retour du fils prodigue dans le monde sain de la bien pensance ( les pauvres déchanteront très vite…) : Octave possédera bien la jeune Denise, mais dans le cadre des liens sacrés d’un mariage, et pas avant ! Zola doute. Il le livre à ses proches amis : il craint de ne jamais plus trouver en lui la force et l’inspiration pour accoucher d’un roman digne de « Nana » ou de « L’assommoir », et la popularité qui s’en suit. On parlerait aujourd’hui de « peur de la pression ». En attendant ce Bonheur des Dames lui permet une réconciliation momentanée avec le lectorat de droite et réactionnaire, un certain consensus qui n’est pas à snober en ces temps de bourrasques. Et surtout de laisser s’écouler les mois nécessaires pour que le deuil se fasse, et s’élaborer définitivement sur les pages du prochain roman de Zola, dont je vous parlerai bientôt.




Les autres romans sont ici :

Tome 10 : Pot bouille

Tome 9 : Nana

Tome 8 : Une page d'amour

Tome 7 : L'assomoir

Tome 6 : Son excellence Eugène Rougon

Tome 5 : La faute de l'abbé Mouret

Tome 4 : La conquête de Plassans

Tome 3 : Le ventre de Paris

Tome 2 : La curée

Tome 1 : La fortune des Rougon

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Mercredi 28 mai 2008 3 28 05 2008 00:00

Le journal « Le Voltaire » avait prévenu les lecteurs, avant même la publication sous forme de feuilleton quotidien. « Nana » la suite de « L’assommoir ». On va voir ce qu’on va voir, Zola va frapper un autre grand coup. Et pour la première fois, un impressionnant battage médiatique est organisé à Paris. Des affiches, des tracts, des hommes sandwichs sur les boulevards, le mot même, NANA, est sur toutes les lèvres et fait rêver le lectorat alléché. Zola s’est embourgeoisé entre temps, il a acheté une belle petite propriété, a changé de cadre et de teneur de vie, mais sa plume reste fort acérée, plus que jamais. Quand le début de Zola est publié, la fin est encore à écrire. Il va devoir lutter contre la montre, et reprendre par la suite son roman pour la version en volume, en émondant nombre de formules un peu lourdes, pour simplifier la langue employée. Son but est triple, avec Nana. Tout d’abord dénoncer ces petites mondaines qui se prostituent, et leurs clients immondes qui prétendent en plus faire la morale aux autres. Ensuite  peindre le monde des « boulevardiers », ce petit peuple du spectacle parisien, qui prend plaisir à la luxure. Et pour finir s’attarder sur la condition humaine, cet esclavage de l’homme par le sexe féminin pour lequel il perd la raison, voire la vie. Nana, c’est comme le dit Zola : « Une mouche couleur de soleil, envolée de l’ordure, et qui bourdonnante, dansante (…) empoisonnait les hommes rien qu’à se poser sur eux, dans les palais où elle entrait par les fenêtres ». Une engeance venue du pavé, qui prospère sur les fortunes et infortunes d’un Paris mondain et dévoyé où le vice dépasse de très loin la vertu. Bien sur, le roman sera un véritable scandale, et les journaux bien pensants vont s’en donner à cœur joie, le qualifiant de « roman de la voyoucratie ». Ce qui n’empêchera pas l’éditeur de Zola, après avoir fait tirer 55 000 exemplaires lors de la sortie de Nana, d’en redemander 10 000 autres le soir même, tant le succès fut énorme.

Née en 1852 dans la misère du monde ouvrier, Nana est la fille de Gervaise et de Coupeau, le couple protagoniste du roman « L’assomoir ». Le début du livre la montre dans la gêne, manquant d’argent pour élever son fils Louiset qu’elle a eu à l’âge de seize ans, faisant des passes pour arrondir ses fins de journées. Ceci ne l’empêche pas d’habiter un riche appartement où l’un de ses amants l’a installée. Son ascension commence avec le rôle de Vénus, déesse de l’amour qu’elle interprète dans un théâtre parisien : elle ne sait ni parler ni chanter, mais son déhanchement affole tous les hommes, qui rêvent de la posséder. Pas de talent, mais un physique pour crever l’écran, il en a toujours été ainsi. Parmi ses adorateurs prêts à tout pour sa plastique, Muffat, haut dignitaire de l’Empire, pourtant homme chaste et d’une grande piété, que Nana ruine et humilie tout au long du roman. Muffat n’est pas la seule de ses victimes : d’autres sont conduits à la ruine, en particulier Steiner, se suicident (Georges Hugon, Vandeuvre), volent (Philippe Hugon), ou deviennent des escrocs (Vandeuvre). Nana oscille souvent entre le portrait de la gentille ingénue, et celui de la bête sexuelle qui attise les pires passions, et détruit tout ce qu’elle touche, ou qui la touche. Elle se met néanmoins un moment en ménage avec un homme qu’elle aime, le comédien Fontan, un raté violent qui finit par la battre et qu’elle quittera pour l’actrice Satin, dont elle sera follement amoureuse. Zola fait alors dans le lesbianisme explicite, on imagine les têtes à l’époque ! Après avoir épuisé toutes ses économies, elle acceptera la manne financière proposée par Muffat qui désire par-dessus tout en faire sa maîtresse. Cette liaison le mènera au bouleversement total de son être, de ses convictions dévotes, son comportement probe et ses principes intègres ; le vieux religieux s’abaissera à une humiliation inhumaine et une complaisance révoltante, contraint d’accepter les moindres caprices de Nana qui lui fait subir les pires infamies dont le pire est probablement la foule d’amants qu’elle accepte, alors qu’il n’exigeait d’elle que fidélité en échange de la fortune qu’il dilapide pour elle. Zola n’oubliera pas, cependant, de faire connaître à Nana une des fins les plus tragiques et mieux écrites de tout le XIX° siècle. Une scène brève mais intense, un chef d’œuvre de « comment boucler un roman », avec une héroïne dévorée par la vérole, et qui s’éteint sans bruit ni gloire. Dérangeant et anticonformiste du début à la fin, le roman se consume en apothéose, et confirme Zola dans son rang de gloire littéraire. Et d’ennemi désigné de la bien pensance de l’époque, qui est finalement en partie aussi la notre, encore et toujours.




Déjà publiés :

Tome 8 :
Une page d'amour

Tome 7 : L'assomoir

Tome 6 : Son excellence Eugène Rougon

Tome 5 : La faute de l'abbé Mouret

Tome 4 : La conquête de Plassans

Tome 3 : Le ventre de Paris

Tome 2 : La curée

Tome 1 : La fortune des Rougon

A Gagner cette semaine : le livre de Zola, "NANA"
Pour ce faire, il vous suffira de répondre à la question suivante :
Selon vous, qui pour interpréter en 2009 à l'écran le role de Nana?
La réponse la plus intrigante remporte le livre. Simple comme bonjour.

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Mercredi 14 mai 2008 3 14 05 2008 00:00

C’est quand même bien Michel Houellebecq qui a commencé, après tout. Ce petit écrivaillon des temps modernes avait, dans sa seule œuvre qui présente un tant soit peu d’intérêt ( Les particules élémentaires ) mis en scène un personnage pas très agréable, qui n’est en fait que sa propre mère ( Janine Ceccaldi ). Un portrait en forme de brûlot, impitoyable et matricide. La première étape d’une carrière vécue en racontant de sordides histoires de cul et de banale médiocrité du quotidien, des récits trash désabusés sans grand style ni finalement réelle originalité. Hélas, c’est au tour de la mère, désormais, de débarquer dans les librairies, pour ce qui constitue le grand match retour d’un affrontement familial dont on se contrefout totalement. Sous le nom de Lucie Ceccaldi sort donc L’INNOCENTE, un livre où nous devrions enfin tout savoir du vrai Michel, de la prime enfance à nos jours, tout sur ce gamin mal aimé et finalement totalement répudié. Ceccaldi a du remanié le manuscrit à quatre reprises pour être publié, car il n’était pas assez « trash » auparavant. Finalement, elle s’est décidé à se lâcher un peu plus au sujet de son rejeton rejeté, allant jusqu’à le définir comme un parasite, un menteur, un imposteur, et clamait tout haut ce que nous savions tout bas, à savoir qu’il n’a aucun talent. Une belle guéguerre chez les Houellebecq qui fera les délices des amateurs de littérature creuse et à consommer sur la cuvette des Wc entre deux accès de dissentrie. Il est juste dommage que la qualité du papier employé ne nous permette pas de nous essuyer facilement avec, sans quoi nous pouvions du même coup économiser sur les prochains rouleaux hygiéniques. Lucie et Michel, même combat et même profil, dans l’anecdotique et le malsain. Ne confondez plus laverie publique et librairie, à l’avenir. Merci pour nous. (2/10)


 

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