Le journal des culturés : special SF

Publié le par Devotionall

Un journal des culturés complétement dédié à la science fiction, ce mercredi. Ce genre si souvent décrié, petit frère honteux d'une certaine littérature qui se veut élitiste et forcément sérieuse, la science fiction regorge, comme tous les autres grands courants littéraires, de véritables perles et de livres illisibles, torchons innommables pour lesquels nous avons brulé des arbres, oh drame abject !

Ce mercredi donc, un petit guide de ce que nous vous recommandons de lire au plus vite :

* Philip Jose Farmer : Le fleuve de l'eternité

Outre le fait de posséder un prénom de predestiné et gage de réussite, Farmer est aussi l'ecrivain qui a introduit le genre érotique au sein d'un courant particulièrement pudibond jusque là.

Le fleuve de l'eternité : L'ensemble des êtres humains ayant vécu, de tous temps, sur la Terre se réveille, comme dans une résurrection, le long d'un immense fleuve sur une planète inconnue. Telles sont les premières observations: il n'y a pas d'ordre et les époques et les ethnies sont mélangées; des infrastructures modernes dispensent de la nourriture; tous ont retrouvé le corps de leurs vingt-cinq ans; quelques êtres manifestement non terriens sont présents; etc. Des personnages historiques (Richard Francis Burton, Samuel Clemens alias Mark Twain, Alice Hargreaves (son nom de femme mariée) alias l'Alice de "Alice au pays des merveilles", Jean Sans Terre, Savinien de Cyrano de Bergerac ou encore Hermann Göring) prennent leur destin en main pour mener une quête du Graal: découvrir, en remontant le fleuve, qui les a amenés ici et pourquoi. Un personnage secondaire, Peter Jairus Frigate, présente bien des caractéristiques communes avec Philip José Farmer. Une longue fable existencielle où Farmer se découvre une âme d'humaniste eclairée et met en abime, plus que les motifs mêmes de la resurrection miraculeuse, l'impossibilité du genre humain de se donner une seconde chance.

 

 

* Ray Bradbury : Chroniques Martiennes

Ces nouvelles nous racontent le monde martien juste après la colonisation par la Terre. Là encore, la patine science fictionnesque n'est qu'un pretexte : Bradbury est un poète et il le prouve dans cette oeuvre qui reste pour beaucoup sa meilleure. Les martiens sont mélancoliques et en voie de disparition, ce sont des réveurs qui songent et regrettent le temps perdu. Mais place à une très bonne critique qui fut présentée la première fois dans l'édition française de 1985 :

 Ecrites dans les années 1940 et publiées en 1950, les chroniques martiennes décrivent l'arrivée de l'homme sur Mars entre 1999 et 2026(*) : le débarquement houleux des premières expéditions, l'installation des pionniers (les solitaires, puis les laissés pour compte, pauvres et reclus de la société, pour qui Mars apparaît comme un nouveau départ), la gangrène de la colonisation et enfin l'abandon de la planète à sa solitude glacée.

Plus qu'un roman, chroniques martiennes est avant tout une collection de petites histoires, "une série de pensées martiennes, d'apartés shakespeariens, de songeries vagabondes, de visions nocturnes, de rêveries d'avant l'aube". Pour assembler ce recueil, Bradbury a écrit plusieurs petits textes sensés faire la liaison entre les différents récits, ce qui explique le style parfois désarticulé, hétéroclite de l'ensemble. Pour apprécier pleinement la lecture, il est important de garder à l'esprit que chroniques martiennes n'est pas vraiment un roman, mais plutôt une compilation de nouvelles.

Si la première partie du récit peut indubitablement être qualifiée de science-fiction, les autres semblent se rapprocher de plus en plus de nos tristes réalités sociales, pour ne rejoindre l'imaginaire qu'à la fin, dans une nouvelle aux émouvants accents prophétiques.

Chroniques martiennes est un livre riche, tellement riche que les thèmes développés dans plusieurs nouvelles prennent un air de déjà vu, ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'ils ont depuis été abondamment repris dans de nombreux films ou romans. Ainsi, la terraformation de Mars, dans une version certes moins rigoureuse que celle de Kim Stanley Robinson, est évoquée par l'intermédiaire du personnage de Benjamin Driscoll, qui s'est donné pour tâche de semer aux quatre vents des graines d'arbres.

Le récit flirte parfois délicieusement avec le fantastique ou l'horreur, comme lors de la construction d'une nouvelle maison Usher (hommage appuyé à Edgar Allan Poe, qui annonce déjà Fahrenheit 451) ou de la décimation de la troisième expédition. D'autres nouvelles iront encore plus loin, en mettant en scène des protagonistes au prise avec le plus affreux des doutes, celui de notre propre réalité (ce thème, cher à Philips K Dick, a été repris dans de plusieurs films comme Dark City, Total Recall ou Matrix).

L'humour est également présent, comme dans cette nouvelle savoureuse, ou un solitaire tente de trouver l'âme soeur par téléphone interposé sur une Mars désertée, et préférera retourner à une solitude finalement reposante, plutôt que d'affronter la cruelle différence existant entre la réalité et les fantasmes de l'imaginaire. D'autres textes, plus classiques, évoquent les affres d'un individu confronté à la quête (futile) du sens de la vie, ou à la perte inconsolable d'un être cher.

Au-delà des différents genres qui donnent au recueil un cachet inimitable, chroniques martiennes est d'abord et avant tout une peinture acerbe de la nature humaine. Depuis le violence d'un mari jaloux, qui conduira à la disparition de la première expédition, jusqu'à l'anéantissement méthodique de la civilisation martienne, l'homme semble condamné, parfois même malgré lui, à une oeuvre de destruction. Bradbury, qui s'interroge ici sur les effets néfastes d'une science et d'une technologie débridée, manifeste clairement une défiance face à l'évolution de la société humaine. A l'opposé de la science hermétique des humains, il défend une science suffisamment ouverte pour que l'art puisse y trouver une place.

Contrairement à de nombreux ouvrages de science-fiction, qui mettent en avant des outils technologiques tous plus puissants les uns que les autres (depuis des écrans souples portables jusqu'à des astronefs de la taille d'une ville), chroniques martiennes apparaît dépouillé, la science ayant tendance à s'effacer devant les êtres (à l'image du superbe film bienvenue à Gattaca). Cette impression est renforcée par la poésie qui se dégage des textes, et ce dès les premières pages. Chroniques martiennes annonce effectivement la couleur en s'ouvrant sur un décollage qui n'a plus rien de technologique : les torrents de feu qui s'écoulent des tuyères d'une fusée, tel un soleil ardent, provoquent un éphémère changement de saison ...

La poésie de Bradbury est très liée aux quatre éléments, aux couleurs, aux textures et aux reflets, et chroniques martiennes est un livre qui se ressent, un peu comme le célèbre "Parfum" de Suskind. L'écriture de Bradbury est très économe, peut-être pour faire écho à son éloge de la simplicité. Mais ce qui frappe le plus, c'est le sentiment de tristesse, de mélancolie et de désolation qui se dégage du récit. Du début jusqu'à la fin, la mort et la solitude n'ont de cesse d'étendre leur voile sinistre sur les mers asséchés et les villes abandonnées d'une planète tombeau ...

Même les martiens semblent parfois plus appartenir au monde des esprits qu'au monde des vivants (ce qui rejoindrait les thèses spirites de Camille Flammarion). Cachés derrière des masques dorés, ces êtres vaporeux et graciles, presque désincarnés, vivant dans des villes à l'étrange beauté, semblent n'avoir rien en commun avec les terriens, qui n'auront de cesse de transporter avec eux, tout au long du récit, que fureur, grondement et chaos.

Chroniques martiennes n'est autre que l'histoire d'une collision entre deux cultures radicalement opposées, et qui conduira inévitablement à l'annihilation totale de l'une d'elles, depuis la traditionnelle destruction physique (que ce soit par des adultes ou des enfants insouciants, qui profanent des tombes en s'amusant) jusqu'à celle, plus symbolique, qui consiste à s'approprier les lieux et les objets en les renommant. Pour Bradbury, cette capacité de destruction, qui trouve parfois sa source dans un mercantilisme éhonté, semble être au coeur de la nature humaine.

"Nous autres, gens de la Terre, avons un talent tout spécial pour abîmer les grandes et belles choses. Si nous n'avons pas installé de snack-bars au milieu du temple égyptien de Karnak, c'est uniquement parce qu'il se trouvait situé à l'écart et n'offrait pas de perspectives assez lucratives".

Les chroniques offrent une lecture jubilatoire, d'une richesse inouïe. Elles montrent, s'il en était encore besoin, que la science-fiction peut aisément se hisser au niveau des plus grandes oeuvres littéraires, et que sa place (encore trop rare) dans les programmes d'enseignement des écoles et universités est tout à fait justifiée ...

* Theodore Sturgeon " Cristal qui songe "

Horty Bluett, un jeune enfant adopté, est renvoyé de l'école. Motif : il mange des fourmis. Cet événement pousse son père adoptif, le juge Armand Bluett, à l'enfermer dans un placard. Par accident, il lui sectionne alors les trois doigts de la main gauche. Las des maltraitances, Horty se résout à fuguer, n'emportant avec lui que Junky, son diablotin en boîte, un jouet qu'il possède depuis l'orphelinat et qui lui tient à cœur. Après avoir dit au revoir à son amie Kay Hallowell, il est recueilli, puis hébergé par une troupe de cirque ambulant, dirigée par le misanthrope Pierre Ganneval, dit "le Cannibale", un ancien médecin. Au milieu des nains et des autres "monstres" de la troupe, il va petit à petit faire face à son destin, aidée par Zena, la naine qui l'a reccueilli dans sa roulotte, tandis que le cruel Ganneval poursuit ses expériences secrètes sur de mystérieux cristaux qui songent... Deriière ce synopsis digne d'un bon film de Lynch se cache une des oeuvres les plus novatrices et surprenantes de la science fiction américaine. Sturgeon est la à son premier roman après de nombreuses nouvelles: sous des abords naïfs de conte pour enfants, Sturgeon écrit une réflexion profonde sur la différence, l'humanité et la vie. En situant son récit dans le monde du cirque forain, peuplé de monstruosités et d'anomalies de la nature, il se sert de la difformité pour mettre en perspective les normes physiques et esthétiques des sociétés occidentales minées par le souci de l'apparence et la peur du différent. Elephant Man n'est pas très loin est déjà présent en filigranes, caché quelque part...Mais l'auteur ne se contente pas de mettre en scène des personnages aux caractéristiques physiques outrancières, il force aussi le trait quant il s'agit de brosser les profils psychologiques des personnages de son roman : Ganneval, le dangereux misanthrope, Bluett, le parfait sadique manipulateur, Zena, la protectrice prête au plus grand sacrifice, Kay, l'ingénue faible et timide, etc., sans pourtant que cela nuise à la cohérence et à l'intérêt de son histoire. On rajouterait aujourd'hui Zarkozy le redoutable hongrois aux dents acérés, au risque de ne pas échapper à la censure de nos contrées...

Faites un petit effort de curiosité s'il vous plait, et lisez un de ces livres avant Noël; merci pour les auteurs !

Publié dans Journal des culturés

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