Canicule

Publié le par jose Maniette

JEUDI 31 MARS   10H50

Je poursuis donc mon opération de transfert de mon ancien site, avec une autre de mes petites nouvelles. "Canicule" fait elle aussi partie du premier cycle de récits, qui aboutit sur un recueil intitulé "Border Line". Curieusement, aussi loin que je puisse me souvenir, je ne parviens plus à me rappeler les éléments qui m'ont ici fournit l'inspiration... J'ai beau faire tous les efforts possibles, aucun indice! Je sui juste certain, ou preque, qu'elle a été rédigée en un seul jet, assez rapidement, mais pour le reste, mystère...

Voici donc le récit complet:

CANICULE

Une véritable chappe de plomb s’était abattue sur la ville.

Le goudron se décomposait un peu partout en petites flaques nauséabondes, et le soleil avait brûlé depuis bien des jours l’herbe jaunie des collines surplombant l’enfer citadin, perchées sur l’horizon. Les rue restaient désertes jusqu’à la tombée de la nuit, où devant l’opportunité de profiter d’une bouffée de fraîcheur toute relative, des nuages bruyants d’hommes, de femmes et d’enfants torses nus quittaient avec frénésie la précarité des habitations privées de l’air conditionné. Ils sortaient par divisions entières pour piller avidement les distributeurs automatiques de rafraîchissement, la plupart exsangues après quelques courtes minutes, nonobstant l’approvisionnement bi-quotidien des compagnies de maintenance.

Ce matin la encore le soleil ne s’était levé que depuis très peu de temps, mais la gangue de feu qui nous emprisonnait tous avait eu tôt fait d’initier son travail de sape sur les esprit et sur les corps des plus fragiles, comme tous ces couples de vieillards contraints de fuir leurs demeures pour les chambres bondées de l’hôpital voisin. Les premiers jours de canicule avaient pourtant été accueilli comme une délivrance, une offrande célébrée dans un grand élan d’insouciance collective. La saison du farniente, des heures qui s’égrainent à contempler l’épiderme brunir, lascivement étendus sur le dos, sur le ventre, sur le dos, comme autant de tournedos humains, venait d’entre enfin en ville!

Les yeux de toute la population reflétaient alors une irritante béatitude innocente; l’arrivée intempestive de cette chaleur ayant réveillé les désirs enfuis, les passions attisées et la libido somnolente. Mais trois semaines plus tard, la splendeur de la ville ensoleillée s’étaient mue en désolation, en consternation. Les peaux brunies avaient finies par virer au rouge vif, puis au noir cendre. Les pulsions les plus folles avaient été étouffées sous une infinie lassitude, un engourdissement maladif. Seul resplendissait désormais l’éclat tout puissant du soleil se réverbérant sur les vitres démesurément ouvertes des grands immeubles, tandis que sous ses assauts la ville n’en finissait plus de brûler, de se calciner. Son étreinte sulfureuse maintenait dans ses bras nos dépouilles assoiffées par milliers, par millions.


Assis seul sur le seuil de ma véranda, le regard plongé dans le petit jardin, j’observais ce matin la les vestiges de la végétation foudroyée, et la poussière grise se déposant subrepticement sur les troens rachitiques. Il m’était venu l’envie de trouver un sens à cette vague insolite de chaleur. Quelle finalité la création peut-elle bien poursuivre en se détruisant ainsi, quel jeu sadique se cache derrière la canicule inexorable?

Le ciel restait désespérément limpide et cristallin, sans que l’on puisse y déceler les moindres prémices d’un orage revigorant ou d’une averse salvatrice, avec comme seul



et unique référence cette énorme boule de feu, brûlante et majestueuse, inatteignable à son zénith. En dépit de l’atmosphère étouffante, je me laissais guider par un élan de

curiosité, me levais et décidais d’arpenter les rues voisines afin de constater de plus près encore les effets radicaux de l’insolente canicule. Au dehors, les rares personnes que je pouvais croisaient prog l’avenue centrale.

C’est à cet instant précis que j’ai levé les yeux, sans même le vouloir véritablement: et je restai pétrifié.

Tout la haut sur la corniche d’un vieil immeuble en briques rouges se dessinait une ombre, une silhouette frêle, très imprécise mais finalement identifiable après quelques secondes: une silhouette humaine, celle d’une jeune femme (mais peut être est ce moi qui la voyait jeune...) debout, en équilibre à plus de trente mètres du sol. Son regard m’apparaissait comme perdu en contemplation dans le ciel immense, comme dans l’attente d’une manifestation céleste, et je la voyais se rapprochait à pas saccadés, lentement, toujours plus près du précipice, de la chute. Elle était vêtue d’une longue robe blanche flottant délicatement en dépit du fait qu’il n’y avait en cet instant pas le moindre souffle de vent. La candeur aveuglante de cette apparition avait réussi à vaincre le sortilège du soleil, et autour de moi les regards commençaient à converger vers l’angélique créature. Elle maintenait les bras déployés, comme ceux du crucifié, vraisemblablement pour maintenir quelques secondes encore son équilibre précaire en exerçant un mouvement de balancier, avant de précipiter du haut de la corniche.

En dépit de ma flagrante impuissante, je ne pus réprimer mon angoisse et me mettre à crier à pleins poumons, pour capter son attention et conserver un espoir de la dissuader de mettre à exécution son funeste dessein.

- Attendez, la haut, vous, Mademoiselle (pour moi une telle innocence menacée ne pouvait être que “mademoiselle”, je ne pouvais me la représenter mariée...), un instant je vous en prie...vous m’entendez...

Une voix bourrue se fit entendre derrière moi, accompagnée de relents de bière chaude et de tabac acre:

-J’ai déjà alerté les pompiers, y’a plus qu’à attendre. Vraiment avec un temps pareil, pas de quoi s’étonner si certains travaillent autant du cerveau...

Je ne répondis pas, ce qui évita à mon interlocuteur indiscret une bordée d’injures, outre le fait de recevoir mon poing rageur sur son visage bouffi.

Je le regardais toujours, fixement, de si loin (de trop loin...) et je priais, oui je priais pour qu’elle se décide finalement à faire marche arrière, qu’elle ne se jette pas, et surtout qu’elle ne dérape pas... Je continuais de m’égosiller pour tenter d’entrer en

contact avec la future suicidée, peine perdue. L’idée saugrenue que ma voix, mes paroles seraient probablement les dernières que quiconque ne lui adresserait jamais

plus me remplissait d’une insondable solitude, et ma mâchoire se faisait de plomb, les sons sortaient désarticulés,... je balbutiais,... je me tus.


En dépit de la distance nous séparant, je pouvais presque lire la résolution résignée sur ses traits gracieux. Désormais seuls trois, quatre pas la séparaient du néant. Une petite troupe de badauds s’était rassemblée à quelques mètres de moi; tous avec l’index pointé, rigide comme le canon du revolver. Je pouvais ressentir leurs pensées, leur fascination morbide; ils la souhaitaient cette chute, ils l’attendaient impatiemment, presque en trépignant. Les yeux écarquillés se repaissaient de l’imminent désastre comme le lion aux aguets, épiant la gazelle. Ils allaient certes éprouver un léger sentiment de dégoût au moment du contact entre la chair fragile et le bitume calciné, mais la répugnance s’inclinerait devant la curiosité morbide, fille de l’ignorance, tous aveuglés par les œillères congénitales de leurs cœurs asséchés, pas même une larme ne perlerait.

Elle, tout la haut, elle le savait. Durant ces quelques instants d’existence suspendue elle se savait le centre d’attraction, le seul et unique intérêt d’un monde cruellement futile. Son choix fatal l’avait élevé au dessus de nous tous, avait transcendé sa vie anonyme pour un ultime moment de gloire éphémère.

J’en étais encore à ces dernières considérations lorsqu’elle se mit à planer, à virevolter comme une libellule parmi les joncs, épousant une douce spirale suicidaire. Elle se posa délicatement à une vingtaine de mètres de nous, somptueusement enveloppée dans son étincellant linceul blanc, bientôt maculé d’auréoles magenta, qui dessinaient finement les contours de la dentelle.


Dieu qu’il faisait chaud cet après-midi la. Une canicule infernale, exacerbée par le vacarme et le ballet incessant des sirènes de la police et des secours. J’observais l’irréel épilogue d’une tragédie achevée. Un corps figé, inanimé, que l’on emporte dans une sorte de housse de cellophane, une mèche brune s’échappant de l’insolite sarcophage. Le bruit des pneus qui crissent, et de nouveau les sirènes qui hurlent et s’enfuient. Un nouveau né se réveille et gémit depuis une des fenêtres grandes ouvertes. Et puis le silence, encore et toujours le silence et le soleil, son oppressante présence dominant la rue vide et ce malaise profond, cet abysse au fond de ma poitrine.

Je me suis finalement approché, un peu plus tard, quand je suis complètement revenu à moi. Tout à coup, la stupeur me figea: sous mes pas, exactement sous mes pas, je vis une large tache rougeâtre, couleur de rouille, que le bitume avide léchait de sa langue brûlante. Je marchais sur les stigmates d’une ville qui pleure, d’un monde blessé, qui saigne et qui souffre, en silence.

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PS : Je ne suis pas violent, mais si je pouvais me défouler sur cette grosse erreur de la nature, ce nid de pellicules, qui ne lira surement pas ces lignes, et c'est bien dommage, car elle se reconnaitrait, je le ferais volontiers...

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