AU BONHEUR DES DAMES (Emile Zola)

Publié le par DEVOTIONALL

Si la vie d’Emile Zola est devenue bien plus aisée que par le passé, sa vision et sa crainte de la mort est de plus en plus forte : il perd sa mère et le deuil est long à faire, il perd Flaubert, un de ses plus sus soutiens dans le monde de la littérature… Dans ces conditions, impossible de s’attaquer à ce roman « pause bucolique » qu’il a en tête depuis deux ans et qui devait suivre « Nana ». Zola devrait livrer trop de lui-même, notamment tout un chapitre où le personnage principal perd justement sa mère. Impossible car encore trop présente, cette blessure intime. Alors fort logiquement Emile propose une suite ( phénomène nouveau dans son œuvre ) au roman précédent. Nous avions laissé Octave Mouret et le monde peu ragoutant des bourgeois parisiens, nous retrouvons notre homme à la tête de grands magasins en pleine expansion, d’un bazar géant qui s’apprête à dévorer tous les petits commerces du quartier pour devenir une implacable machine moderne à faire de l’argent et qui pousse à la consommation. Etienne est veuf mais il a su s’élever grâce à la défunte, et il saura à merveille faire fructifier son patrimoine. Mais attention à l’amour qui est toujours là quand on s’y attend le moins…

 

Denise Baudu, accompagnée de ses deux frères, arrive à Paris, dans l’espoir de trouver un travail chez leur oncle, propriétaire d’un petit commerce. Cependant, la boutique de l’oncle Baudu, comme toutes les autres du quartier, ne se portent pas bien et doivent fermer leurs portes les unes après les autres, en raison de l’installation dans le voisinage, d’un grand magasin, un temple du commerce moderne, Au Bonheur des Dames ( de là le titre du roman ). Denise se voit dans l’obligation de prendre une place de vendeuse au Bonheur, où elle passe les heures les plus pénibles de sa vie. Le travail est difficile, ingrat, et ses appointements ne suffisent guère à subvenir aux besoins de la petite famille qu’elle entretient. C’est sans compter les malveillances, les jalousies et les commérages des autres employés du Bonheur. Le directeur de cet établissement aux allures de grande industrie, Octave Mouret, est un jeune homme volage, ambitieux, intriguant et manipulateur. Cependant, malgré son tempérament intraitable et calculateur, Mouret se prend subitement d’affection pour Denise, affection qui grandit involontairement, d’une façon incontrôlable, tandis que la jeune fille, brebis vertueuse dans cet univers sans mercis, voit venir avec douleur la déchéance de toutes les maisons du quartier, écrasées par le succès du Bonheur, broyées sans pitié par les engrenages de sa croissance sans limites.

 

Zola ne fait pas, pour une fois, dans la dénonciation sociale, il se contente de présenter un fait que lui-même perçoit comme inéluctable, sans porter de jugements de valeur trop encombrants. Les grands magasins sont en passe de devenir incontournables, et il documente cette métamorphose du marché, avec une touche de complaisance. Le personnage de Denise semble être l’incarnation même de la vertu : impossible de la corrompre, jamais résignée ou abattue, elle insuffle un fort élan de vie dans le roman, au point d’en sembler franchement artificielle. Disons la vérité de suite : ce n’est pas le meilleur roman de la série, et il souffre parfois d’un lyrisme suranné dans certaines descriptions du magasin, qui ne sont pas sans évoquer les fromages du « Ventre de Paris », par exemple. En plus, ( attention spoiler –MDR lol - ) nous assistons à une fin heureuse, un dénouement que la critique bien pensante saluera bien bas, comme le retour du fils prodigue dans le monde sain de la bien pensance ( les pauvres déchanteront très vite…) : Octave possédera bien la jeune Denise, mais dans le cadre des liens sacrés d’un mariage, et pas avant ! Zola doute. Il le livre à ses proches amis : il craint de ne jamais plus trouver en lui la force et l’inspiration pour accoucher d’un roman digne de « Nana » ou de « L’assommoir », et la popularité qui s’en suit. On parlerait aujourd’hui de « peur de la pression ». En attendant ce Bonheur des Dames lui permet une réconciliation momentanée avec le lectorat de droite et réactionnaire, un certain consensus qui n’est pas à snober en ces temps de bourrasques. Et surtout de laisser s’écouler les mois nécessaires pour que le deuil se fasse, et s’élaborer définitivement sur les pages du prochain roman de Zola, dont je vous parlerai bientôt.




Les autres romans sont ici :

Tome 10 : Pot bouille

Tome 9 : Nana

Tome 8 : Une page d'amour

Tome 7 : L'assomoir

Tome 6 : Son excellence Eugène Rougon

Tome 5 : La faute de l'abbé Mouret

Tome 4 : La conquête de Plassans

Tome 3 : Le ventre de Paris

Tome 2 : La curée

Tome 1 : La fortune des Rougon

Publié dans Journal des culturés

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