Larmes de lune

Publié le par jose Maniette

SAMEDI 5 MARS 2005     14H25

Je poursuis donc le "démégagement" de mon ancien site, et des oeuvres en ligne. Voici cette fois une nouvelle intitulée "Larmes de lune", écrite pratiquement d'un seul jet, un samedi soir, si ma mémoire ne me trompe pas. C'est une nouvelle assez caractéristique de ma production "ancienne", l'action est limité à sa plus simple expression, et le déroulement de la narration est essentiellement axé sur une analyse psychologique et sensoriel d'un seul et unique personnage. Cette nouvelle a été clairement inspirée par une chanson de U2, "Mysterious ways" et plus particulièrement par une simple phrase que j'ai extraite et reproposé en fin de page. Elle avait été bien accueillie à Ostia, et j'avais beaucoup aimé la définition de "poéme en prose" que Filomena en avait donné. Je vous la repropose aujourd'hui, en souhaitant qu'elle puisse plaire à certains d'entre vous. Le cas échéant, je n'enperdrai de toute façons pas le sommeil...

 

LARMES DE LUNE

 

La pénombre est omniprésente.

Elle est partout autour de toi et t’enserre, quasi tangible au point que tu pourrais la toucher et en sentir la singulière inconsistance s’il te venait à l’esprit de tendre le bras vers le ciel, la paume ouverte, et que tu refermais délicatement le poing pour emprisonner le globe de lumière froide dans la chaleur de ta main. La lune t’illumine, te darde de sa lumière blafarde et privée de conviction mais elle cisèle toutefois les contours de ta silhouette dégingandée et démesurée sur la pavé usé du trottoir. A ce curieux jeu de d’ombres chinoises, elle modèle ta personne et la transforme en pantin d’éther, en serpent glissant dans le néant.

La lune se joue malicieusement de tes formes qu’elle redessine négligemment. Son pale éclat, presque maladif ne saurait en vérité t’éblouir, tu peux donc la dévisager impunément, les yeux dans les yeux, sans avoir à redouter qu’elle ne t’aveugle. C’est presque comme si elle s’offrait à toi, sans fard ni paillettes, nimbée de son innocence mise à nu; suffisante pour témoigner de ses bonnes intentions et t’éclairer sur sa bienveillance.

Ce soir la lune te guide, elle te porte conseil, elle s’échine à illuminer le moindre recoin de la ville comme pour t’indiquer le chemin et pour s’assurer que tu ne chancelleras pas, que ton pied fébrile ne vienne à heurter une pierre. Elle se veut ta conseillère, te baigne dans sa confidence.

Il est vrai que tu es sortie après tellement de jours que tu ne peux plus vraiment dire combien de temps tu es restée prostrée et isolée dans le cocon de ta chambre, tes yeux gonflés vomissant leurs flots de larmes sans répit; plongée dans l’apathie la plus effrayante, un abandon, une résignation juste interrompue par le besoin naturel de manger et de dormir. Et puis rapidement tu t’es sentie d’humeur anorexique, et une fois affranchie de toute nourriture, dormir est devenue l’unique alternative possible à ton désespoir; pour t’oublier et laisser juste assez de temps à tes larmes pour sécher aux coins de tes yeux, qui laissent derrière elles de fines nervures irradiant vers tes paupières délicates. Un sommeil lourd ou le rêve est aussi absent ta solitude est pesante dès l’instant du réveil. Alors il bien compréhensible  que ce soir, tandis que tu marches lentement en longeant le trottoir illuminé par cette imposante boule jaunâtre, tu es besoin d’un peu de temps pour réaliser que ton exil volontaire touche à son terme, que te terrer, te fuir n’est plus une solution, que cela ne t’est plus même permis.

 

Tu n’as pas encore retrouvé la totalité de tes forces, bien naturellement, et tu vacilles hésitante par moments; il me semble que tu es sur le point de tomber, tu crois percevoir le sol qui se dérobe au fur et à mesure de tes pas: Tu te vois de nouveau glisser vers le néant, mais chose encourageante, à chaque malaise tu relèves fièrement la tête, les yeux grands ouverts, et quand tu la regardes elle est belle et bien la et te rassure; tu sens à son expression qu’elle ne te permettrait pas de faire marche arrière maintenant, qu’elle est venue te chercher, te prendre par la main s’il le faut. Elle te laisse t’enivrer du parfum doux-amer de la ville endormie et des jardins baignés par la rosée, mais aussi de cet arôme si délicat dont tu ne parviens plus à te rappeler l’origine jusqu’à ce qu’une grosse goutte tiède vienne s’écraser sur ton front, bientôt imitée par d’autres, puis d’autres encore, par milliers sur tes cheveux, sur tes mains, ton dos, tes lèvres. Cette odeur si particulière, l’odeur de la pluie, l’odeur de l’averse et de la terre soudainement arrosée et toute fumante, de la nature se réveillant toute entière surprise par l’ondée, embaume désormais ton avancée. Tes cheveux d’abord humides puis vite détrempés forment une seule et même longue mèche brune qui retombe mollement sur tes omoplates saillantes sous le fin tissu qui te drape.

Paradoxalement, la pluie te rend progressivement le sourire, ce sourire qui ne fréquentait plus tes traits depuis si longtemps. Tu conserves un œil rivé sur la lune, et l’autre fermé parce qu’une grosse goutte malicieuse vient d’y trouver refuge, et tu écoutes le clapotis de l’eau frappant le bitume et se déversant sur les potagers des maisons environnantes. A un certain moment tu observes la myriade de petites mares qui prennent formes et croissent rapidement, et se conjuguent en de multiples ruisseaux sauvages qui se lancent à l’assaut des langues de béton muettes. Tu ne comprends bien sur pas tout et tu ne peux pas entendre tous les sons dans leur infinie variété, mais toute la partie audible de cette symphonie aquatique suffit à apaiser l’angoissante détresse qui brûle au fond de toi, et l’impact de l’ondée parvient enfin à réduire ce brasier à l’état de cendres agonisantes, que le vent chasse aussitôt d’un revers glacial et hautain.

Chaque goutte qui vient mourir sur ton visage émerveillé agit comme un sérum, un élixir de jouvence divin, tu sens toutes les blessures de ton ame se cicatriser, se cautériser sous l’action de la pluie douce et fraîche à la fois. La légère brise qui murmure timidement à tes épaules te donne des ailes et tu déplies les bras, si fière comme si ce soir tu pouvais t’élever pour aller tutoyer un instant ces gros nuages fantomatiques se vidant de leur substance pour t’absoudre et te laver de tes pêchés. Tu reçois cet étrange baptême avec un frisson inédit qui courre sur ton peau délavée. Tu tressailles en réalisant que tu pourrais presque les toucher, monter encore un peu plus haut même, et les dépasser, continuer, filer tout droit pour aller effleurer l’astre que l’on dit mort désormais mais qui ce soir te sourit d’une façon si confidentielle et rayonnante que tu voudrais t’y poser subrepticement et t’y endormir confiante.

Elever une prière n’a jamais constitué pour toi un rituel familier, bien que comme beaucoup tu ais toujours ressenti au fond de toi que l’on veillait sur ta personne; peut-être pas suffisamment à ton goût ces temps derniers, lorsque tout s’est effondré et que la solitude t’as enveloppé de sa gangue visqueuse. Tu es tombée à genoux écrasée sous le poids de ta culpabilité, mais cette nuit, si tu t’agenouilles les yeux humides, dans lesquels se mêlent larmes et pluie, c’est dans un élan spontané qui te pousse à remercier, à rendre grâce à qui veut bien recueillir tes pensées.

La vague émotionnelle qui te transporte éloigne de toi tes démons déconfis, et tu ressens ce subtil changement, cette douce sensation qui fourmille dans ton esprit. Tu sens la chrysalide se fendre lentement mais inexorablement, et délicatement tu de froisses tes ailes que tu extrais du cocon vide, l’une après l’autre, et plus tu gagnes en confiance plus la métamorphose s’accomplit.

Derrière toi la fenêtre d’une grande verrière te sert de miroir mais elle ne renvoie plus cette image frêle et fluette que tu détestes tant, désormais elle offre à ton regard stupéfait l’image d’une femme mure et décidée, nymphe luminescente à la peau de velours et aux cheveux de soie, cette même créature que tu as si longtemps rêver d’être sans oser y croire vraiment.

Peu t’importe le prix à payer pour une telle évolution, la candeur et l’innocence de l’enfance que tu laisse derrière toi, déjà oubliées, cette carapace exsangue ne t’appartient plus, tu sens le nouveau monde qui t’attend et tu as hâte de l’embrasser.

 

Pendant ce temps, la lune juchée tout la haut n’en finit plus de resplendir avec majesté, maintenant que l’averse passagère s’est apaisée et que le silence ouaté est retombé sur la ville qui somnole. Comme il te plait ce fantôme ectoplasmique qui modèle tes formes pleines au gré de ses reflets capricieux, et qui étire ton ombre avec nonchalance. Cette ombre elle-même est différente, elle n’est plus aussi floue qu’auparavant, ses contours n’ont plus cette apparence imprécise et disgracieuse à laquelle s’est substituée une silhouette voluptueuse.

Tandis que tu poursuis ta route, tu finis enfin par déboucher dans une rue étroite, mal éclairée: te voici revenue à ton point de départ. Tout la bas il y a ta fenêtre entrouverte sur ta chambre illuminée, ornée de ce rideau de soie qui flotte allégrement sous l’aube paresseuse. Tu regardes la lune et tu souhaites que sa plénitude discrète pénètre aussi dans ton logement, ou danse la flamme chancelante de la bougie taquinée par la brise légère.

Tu t’avances la tête haute, renversée, transportée de bonheur, pendant que le vent cajoleur caresse ton cou de porcelaine de son toucher délicat. Un sentiment inconnu jusqu’alors s’empare de toi, une envie de vivre, un transport nouveau et merveilleux.

Dans la plus grande discrétion, à pas feutrés, l’aube se lève paresseusement.

Immergée dans ta sérénité céleste, tu ignores le reste du monde et ses mesquines préoccupations. Et c’est peut-être pour cela que tu ne vois pas surgir à l’angle de la rue cette folle tornade rouge rugissante, qui fond sur toi avant même que tu ne puisses esquisser le moindre geste. Tu as toutefois le temps d’entendre un crissement de pneus déchirant, le choc sourd de la chair heurtée par le métal.

Et le vacarme cesse aussi soudainement qu’il est survenu. Tu sens de minces filets suaves et tièdes courir le long de tes tempes, tandis que la lune inonde de sa lueur blafarde ton corps désarticulé baignant dans un lac vermillon. Puis tu t’endors d’un sommeil souverain.

" Jonnhy takes a walk with your sister in the moon... " U2, Mysterious ways

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