Fuite du temps

Publié le par jose Maniette

JEUDI 3 MARS 2005     23H05

Je suis allé dans un café pour prendre mon repas du midi.

A coté de moi il y avait un groupe de lycéens typique du centre ville : de jeunes fils de petits bourgeois criant leur révolte futile en arborant d’horribles dreadlocks et des tenues para militaires. Au dehors un cortège de lycéens en colère, luttant pour la sauvegarde de leurs droits à l’instruction, défilait au son de slogans usés jusqu ‘à l’os. Ce sont juste des fumistes qui s’amusent, je le sais, j’en fus un moi aussi.

J’observais tout cela, et je me sentais vieux, si vieux…

 

Trente ans n’est pas encore un âge pour céder à la tentation de se croire sénile ou en dehors de l’autoroute de l’existence, mais il ne faut pas non plus se bercer d’illusions. Trente ans est un âge intermédiaire, presque ingrat en fait, ou on ne bénéficie plus de la candeur et de l’indulgence propres à la jeunesse, où on ne possède pas encore l’expérience et le respect du à la vieillesse. On s’accroche aux restes de notre jeunesse, passée mais pas encore complètement jaunie, pour nier l’éloignement définitif et radical de toutes nos possibilités de vie insouciante. Nous sommes déjà engagés dans ce processus de déchéance physique et mental qui nous accompagnera lentement vers la mort et le néant. Nous avançons le sourire aux lèvres, avec l’apport rassurant de nos souvenirs encore frais, que l’on voit poindre, si proches, dès que l’on se retourne l’espace d’un instant, mais qui sont définitivement et irrémédiablement hors d’atteinte, figés dans l’ambre de ce qui fut, de l’oubli universel. Ces souvenirs s’éloignent chaque jour davantage, se brouillent, se dissolvent, puis tout à coup ils ressurgissent, et vous emprisonne dans un étau de nostalgie et de regret qui vous broie le cœur et l’âme. A ce moment là, en général, vous mourrez…

 

J’ai moi aussi passé de nombreuses matinées à l’insu de mes parents dans les bars du centre ville, à tirer aux fléchettes au lieu de m’endormir au son de la voix de mes profs. J’ai moi aussi défiler dans le froid et sous la pluie pour des idéaux incompris et échapper aux heures monotones passées en salle de classe. J’ai moi aussi vaguement envisagé mon avenir avec un sourire narquois, en pensant vaguement que la vie se chargerait d’opérer pour moi les meilleurs choix possibles. J’ai moi aussi pensé être immortel, ou en tous les cas si éloigné, au niveau temporel, de l’instant de ma mort probable, selon les lois des probabilités et des statistiques, au point de pouvoir l’occulter de mes pensées.

 

Trente ans est un âge intermédiaire, encore suffisamment éloigné de la prétendue vieillesse pour nourrir un reliquat de rêves. Mais les formes incertaines que je sens poindre à l’horizon, et les images floues qui s’amenuisent et s’éclipsent en silence, dans le creux de ma mémoire, finissent par faire naître un frisson irrépressible le long de ma nuque.

Je suis sorti, j’ai pris le bus, et je suis retourné au travail.

 

" ... looking for something forever gone, something we will always want... " The Cure "From the edge of the deep green sea"

Publié dans devotionall

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